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vendredi, 02 mars 2007

L'Histoire de la prédiction muhammadienne de Hichem Djaït

medium_Jait.JPGIl en est des livres comme des humains. Il y a ceux qui occupent un espace et un temps, mais sans laisser de traces; et ceux qui transforment, par leur présence, le cours des choses et parfois de l’Histoire.

Hichem Djaït en a déjà commis un : «La grande discorde», qu’il a publié chez les éditions Gallimard en 1989 et consacré à l’étude de la « Religion et politique dans l’Islam des origines ». De l’avis des spécialistes, c’est le livre le plus complet et le plus profond sur cette phase de notre histoire (la guerre civile qui opposa les partisans du quatrième Calife bien guidé Ali, gendre et cousin du Prophète, aux partisans de Mouaouia, le fondateur de la dynastie omeyyade).

Mais voilà que Djaït récidive et se lance, dès 1999, dans une grande trilogie : “La Sira” (biographie) du Prophète Muhammad. Le deuxième volume de cette œuvre monumentale vient d’être publié à Beyrouth par Dar Attalia en arabe sous le titre de « Historicité de la prédiction muhammadienne à la Mecque ».

Qu’y a-t-il de si exceptionnel dans cet ouvrage de trois cent cinquante pages ?


Hichem Djaït, historien et familier depuis longtemps avec les premières sources de l’historiographie musulmane, sait que les écrits du deuxième et troisième siècle de l’Hégire présentent une vision mythifiée du Prophète. La vision apologétique des narrateurs fait qu’ils mélangent souvent des séquences historiques avec une mythologie métahistorique. En plus, même les narrations purement factuelles sont souvent contradictoires et pas toujours fiables. De plus les Musulmans n’ont pas produit, jusqu’à maintenant, un savoir scientifique sur cette période fondatrice de la civilisation musulmane. Seuls les Orientalistes, depuis plus d’un siècle, se sont attelés à cette tâche difficile d’écrire l’histoire du Prophète. Mais ce travail colossal n’a pas été exempt de partis pris idéologiques et n’a jamais été soumis, jusqu’à maintenant, à une critique scientifique sérieuse.

Hichem Djait se lance dans une double tâche : une critique historique des premières sources de l’historiographie musulmane et un usage, tout aussi critique, de l’essentiel de la production orientaliste depuis l’Allemand Noldeke et son fameux livre «L’histoire du Coran » jusqu’à l’Américaine Patricia Crone et son livre plus que controversé “Meccan trade”. Hichem Djaït ajoute autre chose. Il estime que le seul document contemporain des évènements, le Coran, peut nous apporter des éclaircissements intéressants, à condition de savoir le lire. Nous savons que le Coran est descendu en fragments sur près d’une vingtaine d’années. Seulement l’ordre canonique du Coran (le Coran tel que nous le connaissons) n’a rien à voir avec son ordre chronologique. Pour pouvoir tirer des enseignements historiques du Coran, il faudrait restituer son ordre chronologique, pas seulement celui de ses 114 sourates (chapitres) mais aussi celui des différents fragments de chaque sourate. Un premier travail a été effectué par le grand orientaliste Noldeke et ses disciples sur près de trente ans. Travail auquel Hichem Djaït rend un vibrant hommage dans l’interview qu’il nous a accordée (voire page 13 et suivantes). Seulement cette restitution n’est pas complète. En outre le Coran, surtout dans la période mecquoise, n’indique que par allusion le contexte historique, ce qui ajoute de la difficulté à la difficulté.

Comprendre l’action d’un homme dans l’histoire serait une opération vaine si l’on n’a pas une connaissance précise de ce qu’on appelle aujourd’hui le contexte socio-culturel. Hichem Djaït y consacre une partie importante de son ouvrage. Il procède à une anthropologie historique du Hijaz en général et de la Mecque en particulier. Il passe au peigne fin les relations de parenté, l’inceste et les croyances religieuses.

Hichem Djaït s’attaque dans son livre à une question épineuse : que connaissait le Prophète des traditions monothéistes de son époque ? Pour Djaït il est inconcevable que Muhammad soit ignorant de cette culture religieuse, surtout le Christianisme syriaque. Il suppose même qu’il en avait une connaissance livresque. Cela n’infirme ni ne confirme la nature divine de la Révélation. Pour l’historien tunisien, le Prophète ne peut pas être un analphabète, contrairement à une croyance répandue, due à une mauvaise interprétation du Coran.

« Al Ommyoune », qui signifie dans l’arabe moderne « les analphabètes », voulait dire à ce moment là les gens qui n’avaient pas de livre sacré, à l’instar des Juifs et les Chrétiens, et non ceux qui ignorent l’écriture.

Devant ces trois cent cinquante pages, le lecteur est en face à une érudition peu commune, parsemée de méditations philosophiques qui font de ce livre un moment fondateur. Désormais on ne pourra plus écrire la vie du Prophète comme auparavant.

Le nouveau Djaït et arrivé. Ne le ratez surtout pas. Si vous n’avez pas lu les anciens, rattrapez-vous. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Ziad Krichen - Réalités

·          Le titre en arabe du livre de Hichem Djaït est le suivant : السيرة النبوية (2) – تاريخية الدعوى المحمدية في مكة – دار الطليعة- بيروت 2007.

·          Voir L’interview accordé par l’auteur au journal au sujet de son livre : « livre-évènement : Hichem Djaït réécrit l’histoire du Prophète à la Mecque »

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