« Des proches du président tunisien Ben Ali sont impliqués dans des vols de yachts de luxe à Bonifacio | Page d'accueil | Le Président Mauritanien : Nous nous sommes trompés sur la réalité de ce problème du Sahara »

mercredi, 16 avril 2008

TUNISIE : Pour un retour digne des exilés

Il n’est pas exagéré de penser que l’exil de beaucoup de Tunisiens constitue une vraie situation de rente combien profitable à tous ceux qui ont fait de leur malheur une mine d’or inépuisable et un fond de commerce on ne peut plus rentable.

9f94933069ed28ce316698ed606c6584.jpgOui, les « exilés politiques » font l’objet de toutes les convoitises de ceux qui veulent faire de leurs drames, leurs souffrances, et leurs peurs un tremplin pour la réalisation de leur ambition personnelle ou catégorielle. Que des partis, des associations, des candidatures aux élections ou aux prix des droits de l’Homme, des manifestations, des réunions publiques, des pétitions, etc. ont été rendu possibles grâce à l’apport direct ou indirect de cette masse de frustrés… tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas rentrer dans leur pays. En faisant durer le calvaire de cette catégorie de Tunisiens, on continue  à mettre de l’huile sur un feu dont ils sont les principales victimes. Privés de leur pays, ces Tunisiens exilés craignent d’être privés et exclus d’un espace symbolique de substitution. Ils s’y attachent, non pas par adhésion, encore moins par conviction, mais parce qu’il s’agit du seul refuge qui s’offre à eux et à leurs enfants : l’horreur du vide oblige !

Comme le retour de ces exilés doit mettre fin à une situation de privilèges de ceux qui pêchent dans les eaux troubles et profitent de leur souffrance, ces derniers usent de tous les moyens pour alimenter les rumeurs contre ceux qui brûlent du désir de revoir la mère patrie. Collabos, vendus, ou pions…tous les qualificatifs sont bons pour dissuader ces gens et continuer de les presser comme un citron. Ce stratagème fait souvent mouche, dans la mesure où on leur explique que les portes d’un retour digne au pays ne sont pas encore totalement ouvertes. Il faut comprendre la nature de ces exilés qui, pour résister à la violence de « l’exil » (Mandela n’avait-il pas affirmé, lui qui venait de passer 27 ans de sa vie en prison, « je m’estime heureux de ne pas avoir vécu l’expérience de l’exil »), construisent une carapace de protection presque de salut, qui consiste à s’attacher à des valeurs morales (courage, dignité, honneur, intégrité, sacrifice, etc.) qui donnent sens à leur vie et qui expliquent leur souffrance permanente, malheureusement méconnue ou simplement ignorée. 


LE RETOUR signifie l’inutilité de ce fardeau, approvisionné généralement par ceux qui  marchandent avec leur peur et leur souffrance, et par conséquent la rupture avec les fournisseurs. Le retour digne qui préserve leur intégrité et leur capital axiologique changerait leur allégeance et la placerait du côté du pays qui leur aura offert cette possibilité, ce même pays qu’ils avaient quitté il y a si longtemps pour préserver la même dignité. Le parcours de ces exilés est un héroïsme dont doit se réclamer avant tout leur pays qui les a élevés, construits et même préparés pour réussir là où tout les prédestinait à échouer. Des individus qui ont su développer à travers des associations, des comités, des espaces éducatifs et sociaux, des formes de solidarité et d’altruisme faisant d’eux un modèle du genre avec à l’arrivée un bilan globalement positif qui honore tous les Tunisiens. Après avoir mangé leur pain noir, ils commencent à voir l’avenir autrement. Mais, voilà que surgissent les marchands de leur calvaire, les industriels « des chocs des Tunisiens » de tout bord, pour leur imposer leur combat à eux et les replonger dans les spectres de la rupture ! Quel cynisme ahurissant, quand on sait que, le plus souvent, les concepteurs des luttes fratricides se moquent de « l’idéologie » de leurs « clients » dans les petits coins ! 

Une grande partie de ces exilés a pu réaliser durant ces années d’exil, une forme de réussite  personnelle et sociale sur tous les plans (économique, professionnel, scientifique, associatif et surtout éducatif et familial). Elle aimerait simplement la partager avec tout le pays. Débarrassés des contraintes politiques, d’autres ont des acquis et des centres d’intérêts à faire valoir ! La politique, au sens strict du terme, c’est-à-dire la conquête du pouvoir ne les intéresse plus. C’est en ce sens qu’ils conçoivent des relations plus pacifiées et plus constructives avec le pays. D’autres encore ont épousé des formes d’engagement politique et continuent à œuvrer pour le bien être de leur pays. Ne faut-il pas concevoir leur différence comme une richesse et non comme une menace, une addition et non une soustraction pour le seul combat qui vaille : la réussite de notre pays.

Le RETOUR DIGNE signifie, pour ces gens, qu’ils vont retrouver une forme de liberté et que leurs choix ne seraient plus dictés par ceux qui ont su tirer profit de leur malheur. Ensuite, ils auront de nouveaux acquis à préserver (ceux qu’ils retrouveront en rentrant : famille, paix, amour et reconnaissance, fardeau de l’exil jeté, etc.). Ils feront tout pour ne plus dilapider ce dont ils ont été privés des années durant. Enfin,  rien que pour justifier leur retour, ils porteront haut la main une image positive d’un pays qui les a accueillis. Tout le monde en sortira gagnant dans cette affaire, point de vainqueurs ou de vaincus, la Tunisie en sortira grandie et renforcée par la réinsertion d’une partie de ses enfants les plus dévoués et les mieux construits par les épreuves de la vie.

Les exilés qui rentrent au pays sont des gens qui sont tournés vers l’avenir. Ils viennent de tourner la page et de rompre avec toutes les survivances d’un passé qui leur a fait tant mal. Durant de longues années d’exil, ils se sont forgés une identité autonome et indépendante caractérisée par un attachement viscéral à des valeurs dont a besoin leur pays, pour répondre aux défis de ce même avenir qu’il ne faut pas aborder en ordre dispersé. La Tunisie s’apprêtant à vivre des échéances importantes (projet de l’Union méditerranéenne, présidence française de l’Union européenne, défis économiques, élections 2009 et l’indispensable ouverture politique, etc.), le retour digne des exilés dans le cadre d’une démarche d’affirmation de la cohésion nationale, qui exclue toute récupération personnelle ou institutionnelle doit constituer un évènement majeur qui nous permettra de rompre avec cette page triste de notre histoire et d’aborder ces rendez-vous réconciliés et unis dans la défense des intérêts de notre pays.

Les autorités tunisiennes ne doivent pas ignorer qu’en allégeant les conditions de retour,  qu’en décomplexant la démarche et qu’en la plaçant sous le signe du salut collectif et non individuel, les candidats seront plus nombreux et par conséquent les gains politiques plus énormes.

L’auteur de ces lignes a pu bénéficier d’un retour très digne. Reçu honorablement dès mon arrivée à l’aéroport de Tunis Carthage, puis chaleureusement accueilli par toute une ville (Bizerte) qui m’a comblé de son affection et de sa douceur, j’ai pu mesurer l’impact de cette démarche sur des gens qui voient en nous (les exilés) un idéal de courage et de lutte. Il m’a été donné de voir un pays et un peuple qui a besoin de nous comme l’atteste cette incroyable histoire d’une portée fortement symbolique. À Tunis, j’ai rencontré mon ami, ancien joueur et actuel porte-parole du Club Africain Bessam Mehri qui, sachant que j’allais être reçu au Parc B par mes amis les frères Larbi et Youssef Zouaoui respectivement Directeur technique et entraîneur de l’Espérance Sportif de Tunis, m’a transmis des informations au sujet du Club marocain de Barnoussa que l’EST allait rencontrer dans le cadre de sa campagne africaine, un club qu’il ne fallait pas sous-estimer. Les frères Zouaoui étaient ravis du message amical de Bessam. Je l’étais un peu plus, et je me suis dit, que c’est bien une formidable chose que deux clubs supposés frères ennemis (CA et EST) puissent s’échanger des messages d’amitié par le biais d’un exilé de 17 ans. C’est un signe de la providence : je suis toujours utile pour le pays ! Et de quelle manière : réconcilier des frères ennemis.

Quelle est belle cette Tunisie que j’ai quittée en pleurant comme la première fois il y a dix-sept ans !

Je ne veux pas être l’exception qui confirme la règle. Tous les Tunisiens exilés ont le droit à cette joie, et à chacun une place doit être réservée dans cette Tunisie suffisamment grande pour accueillir tous ses enfants quels qu’ils soient.       

Le retour est une chance pour la Tunisie et tous ceux qui l’aiment. Saisissons-la !

Paris, le 15 avril 2008 - Chokri HAMROUNI, politologue.

Les commentaires sont fermés.