« 2008-05-13 | Page d'accueil | 2008-05-15 »
mercredi, 14 mai 2008
Tunisie - La mort d'un manifestant dans le bassin minier de Gafsa
Dans le bassin minier de Gafsa, dans le Sud-Ouest tunisien, de nombreuses manifestations et rassemblements ouvriers se déroulent depuis le début de l'année.
Dans cette région d'exploitation du phosphate, outre la pauvreté et la pollution liée aux activités d'extraction et traitement, une situation de chômage profond règne qui a conduit de nombreux jeunes, dépendant de l'unique employeur de la région, la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG), à ces mouvements de protestation.
Le 6 mai, l'une de ces manifestations regroupait des jeunes chômeurs qui protestaient contre les résultats pour le moins peu transparents du concours d'entrée à la CPG, qui s'était, en janvier dernier, engagée à recruter des jeunes chômeurs. Un groupe avait décidé d'occuper le générateur électrique -hors tension - alimentant les ateliers de l'entreprise. Une brigade de police, armée de gaz lacrymogènes, ayant entrepris de faire évacuer le générateur, le courant s'est trouvé rétabli et plusieurs jeunes manifestants ont été électrocutés. L'un d'entre eux, 26 ans, a été tué. Un autre, 21 ans, est plongé dans le coma. Les secours ne seraient intervenus que plusieurs heures après l'accident.
À la suite de cela, en guise de protestation, de nombreux habitants de la ville voisine de Redeyef ont décidé de quitter leurs maisons, pour protester contre l'omniprésence, depuis des semaines, des forces policières, l'usage fréquent des lacrymogènes et la menace permanente de répression. Puis, à l'appel des militants syndicaux, les habitants sont revenus reprendre les démonstrations des « jeunes des tentes ». Le ras-le-bol se traduit en effet, dans plusieurs autres villes du bassin, par des sit-in sous des tentes, devant les bâtiments officiels, où se sont installés des jeunes chômeurs et des veuves d'anciens travailleurs victimes d'accidents du travail à la CPG.
Pour l'instant, la direction de l'usine dit avoir commencé à embaucher quelques enfants de salariés. Mais elle se sent totalement soutenue par les autorités locales qui non seulement font la sourde oreille aux revendications de la population, mais apportent leur aide à cette occupation policière qui pèse au quotidien sur les familles ouvrières.
Comme on peut le constater, « 1'espace des libertés progresse » en Tunisie, ainsi que le déclarait Sarkozy, il y a deux semaines, lors de sa visite au dictateur Ben Ali.
Viviane LAFONT Lutte Ouvrière n°2076 du 16 mai 2008
19:21 Ecrit par TUNISIA Watch dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Tunisie, Gafsa, Hichem Aleimi
Faut-il s'opposer à l'invitation de savants israéliens en Tunisie ?
Autour d'un appel au boycott du congrès méditerranéen de la santé de la reproduction
Le Dr Elyes Ben Miled, premier gynécologue tunisien à mener à son terme une fécondation in vitro le 21 mars 1988 [1], nous tend scandalisé le texte d'une pétition qui lui est parvenue. Elle est « anonyme », déplore le médecin, autant malheureux de cette lâcheté que du contenu du texte.
Démarrant par « chers confrères », elle doit émaner de médecins qui n'ont pas le courage de l'assumer publiquement. Des médecins tunisiens ? On ne saurait véritablement le dire, car les auteurs, dans une référence communautaire ethnique plus que scientifique, en appellent à la conscience de « médecins musulmans et arabes » qui ne sauraient souffrir que, pendant que les enfants palestiniens tombent sous les tirs sionistes, un médecin israélien soit invité au Congrès méditerranéen de santé de la reproduction qui doit se tenir du 15 au 18 mai à Hammamet, à l'initiative de la Société tunisienne de médecine de la reproduction. Les auteurs de la pétition appellent donc au boycott de ce congrès.
Le Dr Elyes Ben Miled nous explique qu'une sommité mondiale de la médecine reproductive, le Pr. Bruno Lunenfeld, éminent spécialiste de la physiologie ovarienne et grand innovateur de technologies reproductives, accessoirement de nationalité israélienne (« mais la science n'est pas affaire de nationalité ! » ) était en effet convié à ce congrès, mais que des problèmes de calendrier lui ont fait décliner l'invitation. Puis, le Dr Ben Miled déplore ce manque d'ouverture d'esprit, ou tout simplement d'intelligence, qui amène à refuser de débattre avec un savant de grande tenue, alors même que médecins israéliens et palestiniens se retrouvent parfois, côte à côte, à soigner des enfants palestiniens.
Ce genre d'attitude problématique est récurrent en Tunisie et mérite qu'on soulève la question clairement : où commence la compromission, où s'arrête la concertation ?
En 1998, il y a 10 ans, un sexologue sfaxien, le Dr Radhouane Mehiri, organisait à l'hôtel Mechtel, le premier congrès international de sexologie en Tunisie. Quelques participants israéliens portant kipas et longues tresses orthodoxes montèrent alors à la tribune, tandis qu'une bonne moitié de l'assistance, se levant comme un seul homme, quittât la salle. L'affaire fit grand bruit, d'autant que la rencontre sur un tel sujet était la première du genre.
Nous l'avons rapporté dans un article sur la question sous le titre « Vous saurez tout sur le zizi ! » (petit clin d'oeil à Pierre Perret), que le préposé aux bonnes moeurs langagières du journal concerné eut vite fait de reformuler, tout en censurant l'évocation de l'incident quasi diplomatique : car Israël tenait alors un semblant de représentation à Tunis, avec siège dans un hôtel de la capitale, disait-on alors.
Mais l'expression d'un tel désaccord peut conduire parfois à de graves débordements : ainsi, une manifestation consternante d'étudiants à la faculté des lettres de la Manouba protesta l'an passé contre un colloque à la mémoire du Pr. Paul Sebag, Tunisien de culture juive et laïc qui apporta une grande contribution à la sociologie tunisienne.
Tout récemment, à un autre propos et dans un tout autre contexte, des écrivains tunisiens refusèrent de participer à la Foire du Livre de Paris dont l'invité d'honneur était l'État israélien qui célèbre ses soixante ans d'existence - de Naqba, rectifient les Palestiniens. L'appel au boycott avait été lancé par des intellectuels arabes et musulmans, Tariq Ramadhan en première ligne.
Voilà des situations différentes qui ne doivent pas susciter forcément des réactions à l'emporte-pièce. Mais lorsqu'on voit assis à une même table de débat, l'ambassadeur israélien à Paris et le grand intellectuel palestinien Elias Sambar, Observateur permanent de la Palestine auprès de l'Unesco, on est appelé à moduler sa propre posture.
Notes
[1] Voir notre autre article publié ce jour : « Le premier « bébé-éprouvette » tunisien a 20 ans. L'autre façon d'être moderne (avec le Dr Elyes Ben Miled) ».
Nadia Omrane - Alternatives citoyenne - 14 mai 2008
Le professeur Mansour El Feki à proposé son commentaire sur ce texte qui s'est glissé sous un autre sujet et dont voici le contenu:
Bonjour,
J’ai été moi-même coorganisateur du Premier Congrès Arabe de Sexologie avec Mr. Redhouan M’hiri à Tunis en 1996. C’est avec regret et fierté que j’évoque le souvenir de l’invitation de collègues juifs d’Israël et d’ailleurs. Regret pour quelques-uns de mes compatriotes qui ont réagi d’une façon peu respectueuse de la Tunisie et de son histoire millénaire, de notre relation symbiotique avec les juifs depuis toujours. Fierté de nous être inscrits, nous, en invitant des juifs d’Israël, de France, de Belgique, du Maroc, d’Algérie et de Tunisie, dans la ligne honorable et glorieuse de la politique tunisienne depuis la nuit des temps.
Les corbeaux qui se sont opposés à votre initiative, fort honorable, d’inviter un professeur en médecine leader dans son domaine, juif d’Israël, font preuve d’une amnésie qui n’a d’égal que leur lâcheté et leur ignorance de notre identité tunisienne. Les juifs sont un vecteur fondamental et un élément incontournable de l’histoire de cette terre qui est aujourd’hui « La Tunisie », depuis Ibn El Jazzar qui était l’élève puis le collègue d’Ishaq Ibn Souleiman El Israëli, qui était -pour ne rien vous cacher- juif et tunisien, en passant par Le Bey qui, dans son temps, a mis en avant ce que nous avons de commun et de plus cher, notre tunisianité, pour protéger les juifs des affres de l’horreur du nazisme. Aujourd’hui, encore, en Tunisie dans notre vie sociale et familiale, dans notre cuisine, dans notre musique, dans notre habit traditionnel, dans nos valeurs, dans nos comportements, dans notre façon d’apprivoiser la mort, la vie, l’amour, la fête, nos joies et nos tristesses nous avons plus a partager avec nos tunisien juif ou les sépharades en général qu’avec tout autres.
La Tunisie a toujours apporté son appui à la cause palestinienne. Sans la cécité de la ligue arabe des années soixante, la Palestine aurait été un état souverain, libre et moderne depuis plus de quarante ans, mais les frères arabes ont préféré l’arrogance de Nacer au pragmatisme de Bourguiba. Aujourd’hui, le président de la république Zine El Abidine Ben Ali ne rate aucun forum pour crier haut et fort le droit et la nécessité de garantir aux palestiniens la jouissance d’un état souverain et l’intégrité territoriale de tous les pays voisins, mais ceci ne doit pas nous soustraire de dire qu’Israël a aussi le droit à sa sécurité nationale, comme tous les pays de la région.
Mes très chers compatriotes, n’insultons pas l’avenir et ne nions pas l’histoire. La tunisianité est inclusive de fait. Soyons fiers de nos singularités, judaique comme nord africaine, méditerranéenne, arabe et musulmane. Sachez que dans l’état d’Israël il y a un peu de notre cœur qui bat : nos tunisiens qui étaient -ne nous le cachons pas- en partie obligés ou poussés à quitter leur pays, la Tunisie. Cette partie de nous-mêmes est aujourd’hui un peu partout dans le monde mais aussi en Tunisie, tel Roger Bismuth, sénateur et conseiller de son excellence monsieur le président de la république Zine El Abidine Ben Ali, en France, tel le Professeur David Khayat, leader mondial en cancérologie, Marc Ganem, gynécologue, ancien président de la World Association for Sexology et actuel président de la chaire de santé sexuelle à l’UNESCO, David Sitruk, grand Rabin de France, Sylvain Shalom, ancien ministre des affaires étrangères de l’état d’Israël, les levy, les Slama, les Chakroun, les Smadja, etc….
Mes très chers compatriotes, tendons la main à nos propres frères juifs de Tunisie, qu’ils soient français, belges, canadiens, israéliens, etc…. Il est temps de nous réconcilier avec nous-mêmes, il reste encore cette génération de Tuns natifs de Tunisie. Redonnons une chance à l’histoire, à l’amour et à la vie. Encourageons la coopération scientifique avec les juifs du monde entier, y compris ceux d’Israël, ne ratons aucune occasion de leur dire que nous tenons à l’existence d’un état palestinien souverain et à la sécurité de l’état d’Israël.Mansour EL Feki
Professeur Universitaire
Canada.
18:55 Ecrit par Mokhtar YAHYAOUI dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Tunisie, congrès méditerranéen de la santé de la reproduction, boycott, Pr Bruno Lunenfeld
La diplomatie schizophrène
Par Daniel Vernet
Pendant la campagne électorale, Nicolas Sarkozy l'avait dit : les droits de l'homme seraient au centre de sa politique étrangère. Il l'avait répété dans son premier discours après son élection. Le nouveau chef de l'Etat voulait rompre avec ce qu'il considérait comme le réalisme mercantile de ses prédécesseurs. Les quelques intellectuels dont il s'était entouré et qui avaient suggéré cette "rupture" applaudissaient : fini le cynisme qui fermait les yeux sur les violations des droits de l'homme au nom de la souveraineté des Etats et des intérêts nationaux mal compris.
M. Sarkozy ne se contentait pas de déclarations. Il mettait en place une double commande diplomatique, à l'Elysée et au Quai d'Orsay, à même de concilier la gestion des relations classiques d'Etat à Etat et une nouvelle éthique internationale. A côté de diplomates chevronnés, habitués des négociations discrètes et spécialistes de la litote, Bernard Kouchner, flanqué de Rama Yade et, dans une moindre mesure, de Jean-Marie Bockel pour l'Afrique, incarnait cette ère. L'idéal était de cultiver les relations traditionnelles, y compris et surtout commerciales, et l'affirmation de principes que certains interlocuteurs peu scrupuleux mais néanmoins susceptibles supportent mal.
Un an plus tard, cette double démarche a sombré dans la schizophrénie. Le réalisme le plus cru l'a emporté dès la réception du colonel Khadafi à Paris, confirmé par les félicitations de M. Sarkozy à Vladimir Poutine, au lendemain des élections à la Douma où ce dernier n'était pas candidat, et souligné au-delà de toute décence par l'onction démocratique accordée au président tunisien, Ben Ali. Peut-être ne pouvait-on faire autrement si l'on voulait sortir les infirmières bulgares et le médecin palestinien des geôles libyennes (et vendre quelque matériel nucléaire), gagner la Russie à une politique de sanctions contre l'Iran ou obtenir l'appui de la Tunisie au projet d'Union pour la Méditerranée. Après tout, ces objectifs ne sont pas méprisables. De même, peut-il paraître souhaitable de ne pas isoler la Chine en stigmatisant sa politique au Tibet pour tenter de la convaincre que son intégration dans un monde globalisé comporte aussi des obligations de sa part.
Encore faudrait-il assumer ces objectifs, ne pas laisser le ministre des affaires étrangères prêcher dans le désert ou condamner la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme à un silence gêné après avoir sacrifié le secrétaire d'Etat à la coopération aux caprices du président Bongo. Comble de la confusion, le président de la République transforme les despotes en chantres de la démocratie. On peut se taire à propos de la Tunisie. Ce n'est pas glorieux, mais certains non-dits parlent d'eux-mêmes. Au contraire, M. Sarkozy s'est placé dans les pas de Jacques Chirac en présentant comme un parangon de vertu un président qui harcèle ses opposants et qui va tripatouiller la Constitution pour se faire élire pour la cinquième fois avec plus de 90 % des voix ! C'est ce que l'Elysée appelle "le cheminement vers la démocratie"...
Il n'est certes pas facile de mêler le respect des droits de l'homme à la défense des intérêts des Etats, ces "monstres froids", disait de Gaulle. Certains hommes d'Etat soutiennent que c'est inutile, voire dangereux. Mais l'heure est à l'ingérence démocratique. Alors, pour avoir une chance de réussir, il faut un minimum de constance dans les principes, une puissance suffisante pour impressionner des interlocuteurs sensibles aux rapports de force et une capacité à accepter quelques rebuffades politiques ou économiques. Le pire est la confusion et le mélange des genres.
Source "Le Monde" du 13 mai 2008
15:45 Ecrit par Wicem SOUISSI dans Droits de l'homme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




