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03/06/2008
Le peuple des clandestins
par Smaïn Laacher
Ils sont aujourd'hui des millions de personnes à errer de par le monde à la recherche d'une vie meilleure. Dépourvus d'identité officielle, ces émigrés clandestins dérangent le droit, la législation nationale, les conventions internationales, la nation et les autres immigrés depuis longtemps installés dans leur pays d'adoption.
Partir de chez soi ne va jamais sans la conviction d'un retour au foyer. Se pose alors une question essentielle et encore très peu explorée : comment demeurer, à ses yeux et aux yeux des autres, une personne quand l'univers de l'étranger est régi par des normes d'exception et l'absence de droits ?
Ces parias, en nous prêtant leurs yeux et leurs mots, nous font aussi découvrir ce qui peut les fasciner dans nos pays.
Qu’est-ce que l’immigration ?
J’ai donc été invité ce soir à vous parler de mon dernier livre intitulé « Le peuple des clandestins » que j’ai publié en avril 2007 chez Calmann-Lévy. Pour dire les choses un peu comme Michel Foucault, terminer un livre c’est commencer à l’oublier ; et surtout un livre offre un excellent prétexte pour parler d’autres choses. Le rapport à ce qu’on l’on a écrit change au fil du temps. Mais rassurez vous je vais vous parler de l’immigration et cela ne sera pas sans rapport avec mon dernier livre.
Qu’est-ce que l’immigration ? Chaque jour, des personnes compétentes et d’autres moins, disent des choses sur l’immigration. S’il est si facile de parler de l’immigration, c’est que tout le monde est soit national soit étranger. Tout le monde a en effet une expérience pratique et juridique de ce que c’est qu’un étranger ou de ce que c’est d’être un étranger. Mais à l’inverse, tout le monde ne pourrait pas parler du Conseil d’État du Conseil constitutionnel ou du mode de fonctionnement institutionnel du Conseil européen et de ses relations avec le Parlement européen, par exemple. L’immigration et les thèmes qui lui sont liés offre cette particularité que tout le monde peut s’en emparer pour dire quelque chose qui n’est pas obligatoirement entaché d’illégitimité.
La première question que l’on doit se poser lorsque l’on parle de l’immigration c’est : « est-ce que parler de l’immigration c’est parler des immigrés ? » Et quand on parle des immigrés, parle t-on de l’immigration ?
En fait, ces deux mots renvoient à des univers différents qui ne sont pas dotés du même régime d’historicité.
L’immigration c’est d’abord un rapport historique de domination entre sociétés. Parler d’immigration c’est d’abord parler de processus historique, de système de relations entre des organisations sociales différentes, de choses qui se sont nouées au fil de l’histoire entre des sociétés.
Les immigrés, la condition d’immigré c’est d’abord une condition ontologique. C’est une manière d’être dans le monde, plus précisément une manière dans le monde des autres.
S’il y a bien un sujet où tous les mots posent problème, c’est bien celui de l’immigration. D’où l’importance d’être au clair sur la définition et l’objet de l’étude. Pas seulement par souci scientifique mais tout simplement pour éviter de dire n’importe quoi sous prétexte que le propos porte sur l’immigration.
Dans ce domaine, plus que dans beaucoup d’autres, les mots produisent des effets de réel considérables. Ne gagne t-on ou ne perd t-on pas les élections dès que l’on aborde ce sujet ? Dès que ces populations sont au centre de controverses publiques, c’est-à-dire politiques ?
En réalité, lorsque l’on parle de l’immigration et de l’immigré, on parle de l’étranger.
L’étranger c’est d’abord l’État qui le désigne. Pas n’importe quel État : l’État national. Un étranger pour l’État et ses institutions c’est celui qui se définit par sa condition d’expulsabilité même si celui-ci n’est jamais expulsé. Tout le monde le sait. L’étranger c’est aussi celui qui n’était pas là depuis le début ; c’est celui qui n’a pas toujours compté et qui n’a pas toujours été compté dans la communauté nationale. Ici aussi, tout le monde sait et connaît celui qui n’était pas là depuis le début. Une des revendications de celui qui n’était pas là depuis le début c’est de demander à ceux qui étaient là depuis le début de faire partie de la communauté, de compter enfin pour quelque chose, d’être compté dans la totalité.
La mémoire n’est qu’une autre manière euphémisée de faire de la politique.
Une illustration concrète de ce que je suis en train de dire: tous les topos sur la mémoire depuis quelques temps (début des années 80) en France disent : « oui, nous n’étions pas là depuis le début, c’est vrai vous nous avez pas compté avec vous, oui, c’est vrai nous n’avons pas de passé en commun mais ce n’est pas parce que nous n’avons pas de passé en commun que nous ne pouvons pas avoir d’avenir en commun ». La mémoire n’est qu’une manière euphémisée de faire de la politique. Lorsque on regarde de près les travaux sur la mémoire, en particulier toutes les activités liées à ce thème financées par les institutions publiques, on s’aperçoit sans difficulté que la mémoire est principalement envisagée en tant qu’objet culturel (cinéma, littérature, théâtre, musique …), et qu’est ce que disent les producteurs de mémoire, et bien ils disent ceci : il faut dorénavant intégrer les immigrés et leurs enfants dans la communauté nationale pour que nous puissions bâtir ensemble un avenir commun. Et ils ajoutent : vous ne pouvez plus nous oublier car nous sommes inscrits dans l’histoire et le peuple de France, nous sommes constitutifs de l’histoire du peuplement de la nation française. L’histoire du peuplement de la France c’est l’histoire de ceux qui n’étaient pas là depuis le début et que l’on a inclus et qui se sont inclus au fil du temps.
Certains parviennent à se naturaliser socialement c’est à dire à disparaître comme un problème national dans l’espace national, tandis que d’autres posent des problèmes à l’ordre national. Ce n’est pas un hasard si ce sont ceux qui, à tort ou à raison, posent un problème à l’ordre national qui rappellent, non par la politique mais par la mémoire, par la culture et par l’histoire, qu’ils font partie de la communauté.
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Je voudrais maintenant revenir à mon dernier livre comme celui consacré au Centre de la croix rouge de Sangatte. Dans ces deux livres je ne parle pas de n’importe quel clandestin. Ceux qui sont perçus comme un problème pour la société ce sont les français d’origine étrangère qui ne sont pas considérés comme naturellement français d’une part, et d’autre part ceux qui « s’invitent sans en avoir été invité ». C’est à dire ceux qui passent les frontières en passant par-dessus l’Etat, si je puis m’exprimer ainsi. Le topo du « comment vivre ensemble ? » est relativement récent et date des années 80. Et pourtant les étrangers sont là depuis longtemps. Leur statut dans la société française était donc différent. Pour la période contemporaine et à propos de l’immigration les choses se sont déroulées à partir d’un étrange paradoxe : habituellement ce sont les parents qui font les enfants. Pour l’immigration, en réalité ce sont les enfants qui ont fait les parents. On a découvert l’immigration et les parents, et donc la famille, au travers des enfants : les enfants apparaissent dans la société française comme problème à l’école puis derrière eux on découvre les parents, les relations parents-enfants et sur cette configuration nouvelle on produit des topos aussi creux qu’approximatifs : la double culture, modernité-tradition, etc. Le problème s’est constitué en France lorsque l’on est passé d’une immigration de travail à une immigration de peuplement et que l’on a réalisé qu’il y avait des familles et que des couples pouvaient faire des enfants. Et au moment où les enfants débarquent en nombre, où se modifie la pression démographique de l’immigration, le système de scolarisation, c’est le processus de mobilité sociale qui comme à se gripper, à s’essouffler, à poser des problèmes.
Au moment où les enfants arrivent à l’Ecole et en partie sur le marché du travail, une grande question va se poser : quelle place faut-il leur donner aux enfants et aux parents. L’existence de la famille immigrée est « découverte » à la fin des années 70. Du coup, la question de l’école s’est posée. C’est ce que j’ai essayé de décrire et d’analyser dans mon livre intitulé « L’institution scolaire et ses miracles » (La Dispute, 2005). Finalement leur insertion sociale et culturelle dans la nation pose la question de l’hospitalité.
Il n’y a pas d’existence normale digne de son nom si l’on n’est pas en mesure de prévoir l’avenir même à court terme.
En réalité, le peuple des clandestins que j’ai étudié est composé de personnes qui veulent se rendre là où se trouvent deux choses fondamentales : du droit et des ressources pour avoir une vie digne. Les gens qui viennent de pays imprévisibles veulent aller dans des pays prévisibles. Là où il existe des systèmes de régulation par le droit et par l’économie. Dans les pays imprévisibles, la maîtrise du présent et l’avenir immédiat est impossible. Or, il n’y a pas d’existence normale digne de son nom si l’on n’est pas en mesure de prévoir demain, de se projeter au moins dans le court terme. S’il n’existe pas d’institutions capables de stabiliser le cours ordinaire des choses dans le présent et de donner la possibilité aux personnes d’anticiper sur le futur, alors on peut affirmer qu’il n’existe pas de société au sens traditionnel du terme. La production, l’accumulation et la distribution des ressources qu’elles soient matérielles ou bien symboliques nécessitent des institutions légitimes qui stabilisent les univers des personnes.
Un pays imprévisible c’est quelque chose de très concret. Un exemple : vous partez le matin et vous n’êtes pas assuré de revenir chez vous le soir. C’est une situation à laquelle nous ne sommes pas (ou très rarement) confrontés dans nos sociétés.
La terre appartient donc à tout le monde mais…
Ces populations venues de pays imprévisibles « s’invitent » donc sans y être invité. Pour bien comprendre la situation, il faut avoir recours à la métaphore du foyer (domus). Quand vous venez de chez vous pour aller chez les autres, vous quittez votre foyer pour accéder à un autre foyer. Il est évident que ceux que vous allez trouver dans cet autre foyer ont leur mot à dire. Quand ils entrent légalement cela ne pose pas de problème mais ils doivent toujours, et tout le monde le sait parfaitement, se conduire en invités. Kant a écrit sur ce sujet un très beau texte sur le droit cosmopolitique : la terre existait avant l’arrivée des hommes. Quand des gens sont arrivés, elle a été habitée. La terre appartient donc à tout le monde mais ce qui est sur la terre n’appartient pas à tout le monde parce que sur la terre, il y a des traces de l’humanité, de civilisations, toutes les civilisations ne sont pas semblables, et les traces de ces civilisations sont des empreintes de population sur des espaces territoriaux. Bien sûr ce principe a été renforcé avec la création des Etats nations au XVIIème et au XVIIème siècle.
Pour Kant, tout le monde a un droit de visite imprescriptible quelque soit le lieu où il va dans la mesure où la terre appartient à tout le monde.
L’hospitalité d’Etat c’est le droit au séjour qui est distinct du droit de visite. L’hospitalité d’Etat est une relation contractuelle entre les Etats qui ne concerne plus les personnes.
Comment exister sans existence officielle ?
Le livre que j’ai écrit est au fond un prétexte pour réfléchir sur l’univers des personnes qui existent sans existence officielle. Et une existence non officielle n’est pas une existence. La question est donc : comment exister sans existence officielle ? Cela permet de réfléchir sur les institutions qui disposent du pouvoir extraordinaire et souverain de nomination. Ce qui m’intéresse c’est l’identité des gens dépourvus d’identité officielle. Et leur rapport à l’Etat. En réalité, réfléchir sur l’immigration doit nécessairement impliquer une réflexion sur les institutions qui ont le pouvoir de produire des nationaux et des étrangers.
Ce qui intéresse le sociologue ce sont les invariants, ce que l’on retrouve dans tous les récits et dans toutes les expériences. Qu’est-ce que c’est au juste qu’être sans identité, ne plus être protégé par un Etat ? Il y a bien des caractéristiques communes à ces personnes venant de pays très divers et qui ont toutes perdues leur identité officielle. Dans quelles conditions peut-on demander des choses qui sont par ailleurs très ordinaires (un recours, de l’aide…) lorsque l’on est privé d’identité ?
Voilà précisément ce que j’ai cherché à étudier dans mon livre « Le peuple des clandestins ».
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* Transcription de la conférence assurée par Smaïn Laacher, Sociologue, chercheur associé au Centre d'étude des mouvements sociaux, (CNRS-École des hautes études en sciences sociales) , expert auprès du H.C.R., le 17 janvier 2008, à la Maison fraternelle (Paris 5ème), à l’initiative de l’ACAT Paris V en association avec l’ERF Quartier Latin-Port Royal.
18:17 Ecrit par TUNISIA Watch dans Droits de l'homme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : France, Immigration Clandestine, Droit d'asile, ACAT




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