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dimanche, 27 juillet 2008

Démocratie et Identité(s)

Incarnation d’une certaine idée de la Tunisie, le Bourguibisme n’a plus aujourd’hui d’existence réelle, en apparence du moins, en tant que projet de patriotisme civique tourné vers l’identité tunisienne. Cela ne pose-t-il problème ? Plus personne ne l’évoque ni ne l’invoque; on ne s’y réfère plus, contrairement au Kémalisme, son précurseur, en son pays et jusqu’à aujourd’hui ; ce qui en dit long sur les fidélités indéfectibles, vociférés à tue tête, et les infidélités nécessaires, commises en catimini. Ah Fides Punica ! Les créatures de l’ancien président font comme s’il n’avait pas existé et qu’ils n’avaient pas été à son service : leur effacement les dessert, quand ils donnent l’impression de ne pas assumer après avoir été comblés d’honneurs. Est ce une composante de la tunisianité?

Même le parti hégémonique, dont le Rassemblement est un avatar, n’a pas cru devoir en perpétuer la mémoire, et en rallumant le feu sacré, l’entretenir. Qui aurait cru que cette grande figure de la décolonisation officielle, mais discutable dans ses modalités, ne serait pas exaltée, ne serait-ce qu’en souvenir et en commémoration, si peu de temps après sa disparition ? Il y va de l’identité tunisienne. On l’a porté aux nues, puis on l’a laissé choir de si haut. Le fondateur de la République s’est érigé en une figure protectrice et tutélaire de son peuple face aux ingérences étrangères. Il a cru restaurer l’identité de son peuple au nom d’une souveraineté spoliée. On a tué le père, dont on a par ailleurs tant souhaité le départ, sans qu’une Antigone ifrikienne en prît la défense. Pourtant les femmes lui doivent leur libération légale et leur émancipation sociale. Le Bourguibisme a le tord de ne pas se prêter, de par la nature de son message (Etat Providence, unité nationale, francophilie, laïcité), à sa mise au service de la mondialisation (démocratie et droits de l’homme, vérité des prix, ouverture des marchés, supra nationalité, renoncement aux conquêtes sociales); il peut en apparaître, de par sa déposition, comme la victime expiatoire. Il ne peut plus servir les ambitions de l’ordre mondial dans sa phase émergente, comme il a pu servir l’ordre mondial post-colonial. Lorsque Bourguiba, pointant de sa canne le seuil de son ambassade à Paris, déclarait à Mitterrand, ici commence la Tunisie, c’est tout un symbole quand même.

Où en est alors le nationalisme tunisien, et à tout le moins la fibre patriotique de ses anciens militants qui ne manquèrent pas au passage de tirer les dividendes de leur amour si intéressé de la patrie ? Ils se sont terrés, en se découvrant une vocation nécrologique avant terme, celle de la remémoration en vrac des épopées individuelles sur la qualité desquelles il est permis de s’interroger. Quelle représentation positive de nous-mêmes avions-nous alors produit ? Une rhétorique officielle de la «tunisianité » postule une exception tunisienne élevée au rang d’une construction mythique où se mêlent une arabité associée au bilinguisme qui divise, une islamité assortie de laïcité qui exaspère, un nationalisme s’accommodant d’ingérence étrangère qui sème le doute et une modernité dont les résultats laissent dubitatif parce que de surface.

Y a t-il de quoi être fier ? C’est un fait que la Tunisie a toujours été largement ouverte aux vents du large depuis la Préhistoire moustérienne jusqu’à la Mondialisation. L’identité tunisienne s’est constituée par sédimentations successives de facture exogène. L’« endogénéité » (autrefois indigénat) créatrice pose alors un problème de portée et de limites. Des termes largement galvaudés comme entité nationale, identité culturelle, exception et spécificité méritent d’être précisés pour faire la part des forces de résistance qu’ils recèlent de la propension atavique à l’abandon qu’ils induisent. Déjà feu mon père se posait la même question dans les années trente du siècle dernier.

Une histoire commune certes, plus que trimillénaire assurément, mais avec tellement de ruptures et d’oblitérations. Un espace culturel commun qui, chapeauté par l’Eglise de Carthage puis par la Zitouna, mais avec des variations régionales et locales frappantes, se constitua patiemment dans la diversité, avant d’être rayé d’un trait de plume, subitement, abusivement, du fait des Arabes jadis, puis des Sadikiens naguère croyant pouvoir changer le monde par la seule vertu du jacobinisme. Une machine fiscale, aussi vieille que le pays, sans doute la plus signifiante du point de vue de la constitution de la mouvance territoriale tunisienne, et de l’identité de ses occupants, mais au prix de quelle exploitation de l’homme par l’homme, et de combien de campagnes militaires et de sang coulé. Depuis les Puniques jusqu’aux Français les gouvernants ne furent pas en adéquation directe avec leurs gouvernés. Le sont-ils davantage aujourd’hui sans le maillage dont ils ont tissé la trame ? La logique de pouvoir fait que les choses n’ont pas changé quant au fond. On n’avait pas nécessairement besoin d’une relation fusionnelle avec la société pour imposer sa loi et perdurer. Une trique dissuasive est suffisante. Le blocage du processus démocratique en administre encore aujourd’hui la preuve. Or toute identité a besoin d’un minimum de liberté. Je viens récemment d’être sanctionné pour en avoir usé en conscience, au risque de déplaire.

L’ouverture à l’autre passe par une conscience claire de soi. Celle-ci ne fut jamais normalisée autrement que par la force en dernière instance. D’où le débat larvé, comme passé de mode, autour de l’authenticité (stigmatisée comme fermeture chauvine) et de l’ouverture (stigmatisée comme abandon coupable), par les temps qui courent, sur un fond de démocratie bancale. Notre conscience de nous-mêmes tend à revêtir l’aspect d’un miroir brisé. Tirée à hue et à dia, notre conception de l’identité constitue un diviseur commun.

N’oublions pas que l’identité tunisienne repose sur les liens très puissants du sentiment religieux et de l’arabité, le tout travaillé, si ce n’est remis en cause, sur le tard, par un universalisme relatif à la raison, à la science et à la technique, et à l’interférence de la langue française. Le « franarabe » est à l’ordre du jour, pour longtemps encore, incarnation de notre identité de substitution en gestation (nous attendons notre Etiemble qui partit en guerre contre le franglais). Cette identité, en habit d’Arlequin, est la conséquence des nouveaux défis inhérents aux nouvelles valeurs montantes, celles de world culture. A force de vouloir s’acharner à barbouiller l’Islam et l’Arabe, on finit par s’interroger : que sommes-nous au juste ? Une nouvelle mouture de la citoyenneté, encore embryonnaire, est en gestation, celle qu’illustrent les nouveaux médias et autres Tic. Elle appelle pour la mener à bien une articulation inédite et réfléchie entre l’universel et le spécifique, entre la diversité et l’uniformisation, face à l’occidentalisation accélérée du monde. Y sommes-nous en train d’y réfléchir, si ce n’est à la manière de la vieille qui, emportée par une rivière en crue, a juste l’inconscience d’une présence d’esprit en fin d’usage pour opiner, en guise de testament un tantinet optimiste, que l’année est fortement pluvieuse.

Ce pré carré qui nous accueille émergea tour à tour par son opposition à l’autre (les hommes venus de la mer) et son assimilation variable à autrui (le moustérien, la phénicité, la romanité, la byzantinité, l’arabité, la chrétienté, l’islamité et la francité notamment, sans parler d’un soupçon d’italianité et d’ottomanité). Son existence oscilla ente les velléités de dépendance à l’endroit de l’étranger (source d’emprunts, parfois excessifs) et sa propension à se soustraire à sa domination (surtout politique). Dans ce rapport à l’autre se constitua l’entité collective, assortie à de fortes disparités locales, mais en perpétuel redéploiement. Un noyau dur se révéla irréductible, en son genre, face aux manoeuvres eucharistiques par exemple dirigées jadis à son encontre : c’est le complexe arabo-musulman, un socle à nul autre pareil. Ce noyau se trouve être dans en état de ramollissement avancé face aux tentatives d’évangélisation dont, récemment, l’ambassadeur des USA vient d’admettre publiquement à Tunis le bien fondé, en ma présence et à mon grand dam, en invoquant l’ordre naturel de la liberté de conscience. Une forme insidieuse de « désislamisation » gagne du terrain, ouvrant la voie à l’évangélisation, à la faveur de la précarité rampante et à une laïcité mal comprise. L’identité tunisienne en est venue à se positionner une fois de plus à la croisée des chemins entre la partie qui est un amour de soi et la nation qui est la haine des autres. Au train où vont les choses, nous serons bientôt les autres de qui et de quoi ? Y sommes-nous en train de réfléchir ? Cela suppose un repositionnement de notre culture à la lumière des nouvelles techniques émergentes. En avons-nous fait notre bilan d’étape ? L’état de notre recherche en est le symptôme.

Nous avançons comme un bateau ivre, faute d’un minimum de liberté et de démocratie pour actualiser notre identité, dans le cadre d’une démarche souverainiste forte. L’identité ne se limite pas à une question d’appartenance. Ce n’est pas un cadre naturel définitivement ancré dans le passé. C’est une réalisation en devenir, tributaire de l’agir du Tunisien, une historicité collective articulée à une inventivité en mouvement bien de chez nous. Celle-ci Diogène la cherche toujours, faute d’un minimum de liberté et de démocratie. Les auteurs de la Déclaration de Tunis du 17 juin 2003 parlent « de l’identité du peuple » comme s’il elle est un legs et un acquis, alors qu’il eût fallu se soucier de la refondation de cette identité pour s’inscrire dans le sens de l’Histoire. Ce qui revient à poser autrement le problème de l’identité, et soulever la question des identités en présence et en compétitions. L’essentiel reste à faire. C’est sur les mutations à l’oeuvre que traverse le concept que nous devons nous focaliser. Mais sans libertés démocratiques...

Taoufik Bachrouch – Mouatinoun – 16 Juillet 2008

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